Abdoulaye Dié – Humans of Saint Louis

Nous avons eu la chance de rencontrer Abdoulaye Dié à l’école Sor Daga 2. À la suite de l’interview d’Abib Sy, nous vous proposons de découvrir la vision d’Abdoulaye, instituteur depuis 22 ans et en charge d’une classe de CM2 à Sor Daga…

« Avant d’arriver à Sor Daga 2, où étiez-vous ?

Je suis de Dakar à l’origine. Mais, en 1996, quand je suis sorti de ma formation, j’ai été affecté à Tamba Koula pendant 4-5 ans. J’ai ensuite demandé à être affecté à Saint-Louis parce que je voulais me rapprocher d’une université pour me réinscrire et continuer d’étudier. 

Que pensez-vous des conditions de travail à Sor Daga 2 par rapport à d’autres établissements ?

A Sor Daga 2, je l’ai souvent signifié, c’est à la limite d’être une injustice ce qui se passe ici. C’est comme si c’était une fatalité, comme si personne ne pouvait rien faire, rien dire. Nos effectifs ne sont pas seulement pléthoriques, ils sont impossibles. Le carton horaire est exécuté à moitié, au moins pour les 5 premières années. C’est en CM2 qu’on essaye un tant soit peu de se rattraper sur le temps. En CM2 on doit les éclater en 3 classes, au lieu de 2 classes pour les autres niveaux, afin d’équilibrer les effectifs et augmenter le temps de travail. Et c’est très difficile parce que nous sommes obligés d’être là du lundi au vendredi, matin et soir ainsi que le samedi matin. Les autres niveaux fonctionnent, eux, en double flux c’est-à-dire que s’ils viennent le matin ils ne viennent pas le soir et inversement.

On travaille de 8 à 13h puis de 16 à 18h. Mais il nous arrive de prolonger quand les enfants n’ont pas eu le temps de voir tout le programme, on est obligé de les retenir.

Et malgré ces conditions difficiles, qu’est-ce qui vous motive à continuer d’enseigner ici ?

Ce sont nos enfants ! Aussi difficile que cela puisse être, les enfants ont besoin d’être éduqués, on leur doit ça. On s‘est choisi enseignant, c’est un sacerdoce.

Je pense que les conditions peuvent être améliorées. Je veux dire que notre pays est sous-développé mais il n’est pas si pauvre que ça. C’est de la négligence parfois. Les gens abusent de l’ignorance des parents, parce qu’il y a des zones où les gens taperaient sur la table, ils n’accepteraient pas. Mais ici nous sommes une population démunie, illettrée, ils ne connaissent pas les enjeux en fait.

Vous avez toujours voulu être enseignant ?

Non pas tout à fait. C’est une longue histoire. J’ai passé le concours quand j’étais encore à Dakar. Mon père est décédé très tôt. C’est aussi pour cela que je me suis attaché aux enfants ici, parce que j’ai vécu un peu la même chose qu’eux. C’était très difficile chez nous, ma mère avait beaucoup d’enfants et on manquait de moyens. Parfois, pour avoir le billet de transport pour aller à l’université, c’était tout un problème. Alors j’ai passé le concours, il était très sélectif : sur 20 000 candidats, ils n’en retenaient que 600. Alors j’ai essayé et je l’ai réussi. Du coup, j’ai arrêté mes études universitaires pour suivre la formation. On a suivi une formation de 6 mois, seulement ! Et on a été parachuté dans des zones vraiment difficiles. Moi j’ai atterri dans la brousse, j’ouvrais la première école. Le village se nommait Kayen, dans le parc de Niokolo-Koba. J’y ai fait mes 5 premières années, j’y ai beaucoup appris. J’ai pu constater la diversité culturelle au sein de mon pays.

Aujourd’hui, je ne cherche plus rien, peut-être un poste de directeur.

Que pensez-vous du système éducatif au Sénégal ?

Le problème du système éducatif au Sénégal c’est le manque de moyens. Mais je pense aussi qu’entre en jeu un facteur culturel : notre rapport à l’enfant vis-à-vis de nos traditions. Avant l’enfant était considéré comme un bien qui appartenait à ses parents et le parent est considéré comme sacré, il faut le vénérer.

Certains ont changé de mentalité par rapport à ça mais d’autres restent avec cette vision. De sorte que, même au niveau étatique, on hésite un peu à investir pour les enfants, pour qu’ils aient de bonnes écoles avec tout ce qu’il faut ! On est en 2019, parfois j’utilise mon téléphone pour répondre à des questions que les enfants m’ont posées, je regarde sur internet. On aurait pu avoir un écran en classe, ça ne coûte rien maintenant. Mais on n’améliore pas les conditions. On reste au statu quo avec des tables-bancs, un tableau noir, un petit bureau pour le maître et ça suffit.

Comment gérez-vous cette classe en sureffectif ?

Par rapport aux méthodes pédagogiques que nous appliquons, ce sont les mêmes qui sont en vigueur. On parle maintenant de l’approche par les compétences, du curriculum de l’école de base, du socio-constructivisme, que les personnes doivent être formées parmi les siens, avec les siens. Il y a donc une dynamique de groupe qui est préconisée.

Avant que vous soyez là, on avait une autre disposition, en atelier, vous voyez groupe 1, 2, 3, 4 et 5. Mais comme on s’approche de l’examen et que c’est individuel, j’ai remis cette disposition-là [en rang] pour pouvoir les solliciter individuellement et voir comment ils réagissent. En effet, dans les groupes, il y en a qui sont actifs et d’autres qui ne font rien. C’est ce que j’ai voulu corriger.

Avec les méthodes qu’on a on pourrait s’en sortir avec le sureffectif mais, ce qu’il manque c’est du matériel. Des livres par exemple. Vous voyez ce texte, je suis obligé de le recopier au tableau, de demander aux enfants de le recopier dans leur cahier. Mais ça me prend tellement de temps. 

Il y a des livres tellement importants que chaque enfant devrait avoir : son livre de mathématiques, de grammaire, de découverte du monde etc. ; pour que chaque fois que le professeur a besoin du livre il n’a qu’à dire : « Ouvrez le livre à la page telle ». Ils en ont ! Mais de un, ce n’est pas tout le monde qui en a et de deux, ils n’ont pas toujours les livres qu’il faut. Et dans notre travail, c’est une perte de temps, ça pose problème.

Pour finir, on aimerait connaître votre vision de l’éducation ?

Elle est fondamentale, c’est une nécessité. Un homme doit être éduqué pour pouvoir intégrer la société. On ne peut pas imaginer une société humaine sans école. Cela va sans dire. Les enfants doivent être éduqués, l’école c’est un droit. Ce n’est pas quelque chose qu’on offre à un enfant, on le lui doit.

Qu’est-ce qui pourrait selon vous améliorer le système éducatif sénégalais ?

Il faut investir d’abord. Et aller dans le sens d’une évolution. Une classe, selon moi, doit être le reflet de la société sur le plan social, sur le plan scientifique, sur le plan technologique. Surtout ça. Mais une classe sans rien, ça pose problème.

Je trouve qu’au moment où nous parlons avec le développement des NTIC, nos classes devraient être améliorées. Il serait beaucoup plus facile de projeter plutôt que d’acheter un livre à chaque enfant. Il faut évoluer, il faut investir.

Avez-vous un message en particulier à faire passer ?

Nos enfants sont notre bien le plus précieux, c’est notre avenir. Un peuple qui protège ses jeunes, protège son avenir. C’est eux qui vont nous remplacer alors ils doivent être préparés, surtout dans un monde où les gens avancent sans cesse. Si on n’avance pas, on va reculer tout simplement.

Vous savez en histoire on parle du système colonial, de la conquête coloniale. On dit aux enfants comment les Français ont fait pour s’installer au Sénégal, pour s’imposer au Sénégal. Je leur dis que nos ancêtres étaient courageux, qu’ils étaient braves. Ils ont pris les armes, ils ont affronté les colons. Mais vous savez quel est le problème qui s’est posé ? Les Français étaient meilleurs scientifiquement. C’est avec la science qu’on domine le monde ! Si nos ancêtres avaient leurs sabres, et que de l’autre côté, ils avaient des armes à feux; on ne s’en sort pas, même si on est plus nombreux. Ils viennent de loin, ils sont venus chez nous et ils se sont imposés par la science. Donc, c’est avec la science qu’on doit régler les problèmes du monde et la science ça s’apprend à l’école. »

[Nous remercions encore une fois toute l’équipe pédagogique de Sor Daga qui nous a accueilli très chaleureusement. Un grand merci à Demba, à Abib et à Abdoulaye pour cette collaboration et le partage de leur vision, chacune différente, de l’éducation.]

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