Demba Sy – Humans of Saint-Louis

Au cours de nos dernières missions au Sénégal, nous avons passé beaucoup de temps avec Demba Sy, directeur de l’école Sor Daga 2 à Saint-Louis. Nous avons mené différentes actions avec cette école, mais aujourd’hui nous voudrions plus particulièrement vous présenter son directeur…

« Bonjour Monsieur Sy, est-ce que vous pouvez vous présenter ?

Bonjour tout le monde. Je m’appelle Monsieur Demba Sy, je suis le directeur de l’école Sor Daga 2 depuis octobre 2013, l’année de l’ouverture de l’école. Elle a été créée pour décongestionner l’école Sor Daga 1 qui avait 1700 élèves. À l’ouverture, on nous a envoyé 700 élèves. Je suis instituteur de classe exceptionnelle depuis 2000, ça fait donc maintenant 18 ans. 

J’ai fait mon cursus élémentaire, puis j’ai poursuivi mon cursus au collège en 1973 dont je suis sorti en 1979 pour aller à l’école normale. J’y ai fait 4 ans d’étude pour devenir instituteur et depuis octobre 1983, je suis dans les classes. J’ai fait 27 ans de pratique de classe avant d’être déchargé et actuellement je suis directeur. 

Qu’est-ce qui vous intéressait dans le métier de directeur ?

Vous savez, j’ai toujours aimé enseigner. Déjà en bas âge, j’aimais imiter mon maître à l’école, ça a été un déclic pour moi. Et puis, j’aime les enfants, je suis toujours animé par la volonté de bien faire avec eux, je suis d’ailleurs le coordinateur du parlement des enfants. Dans le passé, l’inspecteur m’a appelé une fois pour me confier le bureau des examens de l’inspection d’académie. Mais j’ai décliné l’offre, je lui ai dit que je préférais rester à l’école avec les enfants. 

Pouvez-vous nous parler de l’école Sor Daga 2, des effectifs que vous avez par classe, du fonctionnement général ? 

En octobre 2013 à l’ouverture, nous avions 889 élèves et cette année 1305. Ça montre une évolution notable : on a fait un bond de presque 500 élèves en 5 ans.

Comment faites-vous pour gérer autant d’élèves dans une école ? 

Très difficilement. Mais quand on aime son métier, ça semble facile, même le dimanche, il m’arrive de venir à l’école. Parfois, je viens pour ne rien faire et juste regarder les enfants. Je redoute un peu la retraite et de me retrouver seul. 

J’ai une équipe pédagogique qui est avec moi et qui m’aide beaucoup dans le travail et c’est un grand réconfort pour moi. Je suis là de 8h à 20h, parfois même 21h. 

Vous dites que vous avez plus de 1300 élèves, pourtant vous avez l’air de presque tous les connaître, comment faites-vous ? 

C’est l’amour du métier. Quand on aime quelque chose, on utilise toutes ses potentialités. Il m’arrive parfois aussi de rencontrer mes anciens élèves et je les reconnais facilement. 

Qu’est-ce que vous rencontrez comme difficulté dans cette école au quotidien ? 

Il y a les effectifs bien sûr, parfois on est stressé qu’il y ait des accidents. 800 élèves en même temps dans une école, les risques sont démultipliés. 

Les classes sont pléthoriques et en nombre insuffisant, nous avons 15 classes pédagogiques pour seulement 9 salles physiques et cela impacte beaucoup le quantum horaire : les enfants doivent venir de 8h à 13h du lundi au vendredi et en plus le mardi après-midi et le jeudi après-midi. Mais faute de salles de classe, nous sommes obligés de faire alterner les salles dans lesquelles il y a souvent 80 élèves le matin et 80 autres élèves l’après-midi avec des professeurs différents. 

La nature du sol pose aussi problème car il est argileux et salé, le matériel se détruit facilement, vous avez pu observer la nature des classes et parfois il y a des trous que nous devons combler. Dans la cour, la poussière déclenche beaucoup de maladies respiratoires chez les enfants. 

Il y a également une insuffisance de toilettes, c’est un problème important que vous êtes en train de régler. 

On connaît un manque de matériel d’appui : une photocopieuse fonctionnelle, un vidéo projecteur, du matériel didactique et de géométrie. Parfois on connaît également un manque de craies. 

Dieu merci, on m’a donné suffisamment de personnel donc même s’il y a un maître absent, un autre peut le remplacer.

Est-ce que tous les parents du quartier reconnaissent l’importance de l’éducation ?

De plus en plus. Moi quand j’avais l’âge d’entrer à l’école, c’était tout un problème de remplir les salles de classe. Mais les choses ont changé : nous sommes débordés en début d’année, tout le monde veut que son enfant vienne à l’école. Le problème, c’est que les enfants ne terminent pas toujours leur cursus, surtout les filles, et c’est d’autant plus vrai dans les collèges et les lycées. Mais je crois qu’aujourd’hui, c’est rentré dans les mœurs d’envoyer ses enfants à l’école.

Sur l’éducation en général au Sénégal, vous disiez qu’il y a déjà eu des progrès, êtes-vous optimiste pour la suite ?

Je crois bien. Aujourd’hui de plus en plus, même dans les petits hameaux, les gens demandent à ce qu’il y ait une école dans leur localité, cela montre que les gens croient de plus en plus à l’importance de l’éducation. Quoi qu’on en dise, il ne faut pas rater le train du développement et cela passe par l’éducation et la santé. 

Et vous vous sentez soutenu dans votre travail tous les jours ?

Oui. Certains parents m’aident beaucoup et l’État a instauré les conseils de gestion de l’école dans lesquels les gens sont issus du milieu, seul un poste statutaire est réservé au directeur de l’école, c’est le poste de secrétaire général. C’est pour inciter les gens à venir s’approprier les problèmes de l’école. D’ici quelques années, on aura peut-être un système comme au Canada dans lequel c’est l’école et les parents qui recrutent les professeurs pour leurs enfants.

Vous faites partie du conseil des enseignants, est-ce que vous pouvez nous expliquer ce que vous y faites ?

Ce sont des enseignants de bonne volonté qui sont là au service du développement et de l’éducation. Il y a des enseignants de tous les ordres et même de l’université, ils ont souvent des thématiques qu’ils déroulent dans les écoles. Moi qui travaille dans l’élémentaire, je me déplace dans les localités proches de Saint-Louis pour présenter les thèmes de l’environnement, de la propreté, de la santé etc. On a un appui conséquent dans ce domaine du partenariat Lille Saint-Louis qui nous aide à nous déplacer et à venir en aide aux populations. La semaine dernière, j’ai été dans une école où le partenariat a construit tout un mur de clôture et a donné du matériel d’entretien pour les toilettes, ainsi qu’un guide que nous avons confectionné ensemble et distribué aux enfants pour qu’ils puissent reproduire à la maison les apprentissages appris à l’école à ce sujet. 

D’un point de vue plus général, qu’est-ce que votre métier de directeur vous apporte dans votre vie privée ? 

Parfois, mes enfants me taquinent et me disent : « papa, tu t’occupes beaucoup plus de l’école que de nous ! ». C’est peut-être une déformation professionnelle mais ça me donne beaucoup de plaisir d’être utile à quelqu’un. Quand un enfant arrive pour la première fois à l’école sans savoir décrypter des lettres et que vous parvenez à le faire lire, écrire, compter, vous avez mis dans la tête de cet enfant quelque chose que rien ne peut remplacer. Plus tard, il deviendra quelqu’un et il dira que c’est tel monsieur qui la première fois l’a fait aller au tableau, l’a fait parler français, lui a appris à lire et à compter. C’est une véritable satisfaction morale. Parfois il m’arrive de rencontrer mes anciens élèves, devenus capitaines à la police, à la gendarmerie, dans l’armée, d’autres ingénieurs, c’est réconfortant de voir qu’on arrive à participer au développement et à la réussite de ces jeunes.  

Je dis toujours à mes collègues enseignants : l’argent n’est pas important, il ne peut pas régler vos problèmes. Il faut que intérieurement, vous soyez satisfaits de ce que vous faites. 

Vous reste-t-il quelque chose à évoquer ?

J’aimerais vous remercier. Quand je suis passé devant une classe ce matin, j’ai entendu un maître dans sa classe dire aux élèves : « Il y a des gens qui sont venus vous aider. Il arrive que parfois on vous demande de faire un travail à la maison que vous refusez mais il y a des gens qui parcourent des milliers de kilomètres et viennent avec leur argent et leurs connaissances vous aider. Ce n’est pas normal que vous, vous soyez ici et que vous ne souhaitiez pas participer au développement du pays. »

Au nom de toute l’équipe pédagogique et de toute la population, je vous dis que ce que vous avez fait, peut-être que pour vous ce n’est pas grand-chose mais pour nous c’est très important. C’est une fierté car les toilettes qui sont en train d’être terminées sont pour nous une chose extraordinaire. »

L’interview avait été enregistrée lors de la mission de février 2019 au cours de laquelle les latrines avaient été inaugurées. A ce jour, la construction de deux salles de classe a été lancée par la mission de juin 2019.

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